Entretien avec Richard Keller
Richard Keller est un auteur savoyard. Son dernier roman, Les orages maléfiques, vient de paraître aux Éditions Volpilière et suscite déjà d’élogieuses critiques. L’occasion pour nous d’en savoir un peu plus sur cet écrivain prolixe…

Richard Keller, pourriez-vous revenir sur chacun de vos ouvrages et nous les présenter ?
En préambule je précise que chaque livre a été une aventure, une expérience exceptionnelle et unique, avec d’immenses satisfactions et quelques désillusions.
Mon premier ouvrage « Les deux bouts de la corde » publié à compte d’auteur en 2006, est celui qui m’a fait connaître, donc j’ai une affection particulière pour cette histoire. « Pendant la canicule de 2003, dans un hameau rural de l’Avant-pays savoyard, le facteur a très soif, il va trouver Toinette et Germain, des clients âgés, pendus chacun à un bout de la même corde. » Autour de cet épisode tragique je décris l’évolution des mentalités sur trois générations. Ce roman policier explore les côtés noirs de la vie paisible de ses héros. Au-delà des descriptions champêtres, je me suis attaché à la psychologie des personnages. C’est un livre avec les qualités et les défauts d’un premier roman.
Avec « Chat perché » édité lui aussi à compte d’auteur en 2007, je persiste et signe. Je fais intervenir les mêmes gendarmes en les confrontant à une situation totalement différente. « Mélanie une vieille dame qui donne à manger aux chats du quartier a disparu. Elle va être retrouvée morte dans son rocking-chair avec deux chats empaillés posés sur ses genoux, trente-deux seront découverts dans l’appartement. » Ici aussi l’intrigue est tordue, la ville ancienne de Chambéry m’a inspiré pour le décor, mais contrairement à certains collègues auteurs j’ai fait le choix de ne pas citer le nom de la ville. De mes cinq ouvrages édités, c’est celui pour lequel j’ai effectué le plus de recherches, tant sur les races félines que sur la taxidermie, le trésor de Conques, Confucius et la Chine. Paradoxalement ce n’est pas ce qu’a retenu le lecteur.
A partir de mon troisième ouvrage « Une fleur dans un champ d’herbes » sorti en 2008 et édité à compte d’éditeur, j’ai trouvé en quelque sorte ma voie. L’écriture est devenue plus dépouillée tout en s’attardant davantage sur l’exploration des sentiments. Le plus important n’étant plus de trouver le meurtrier mais de travailler la profondeur des personnages. Dans ce roman l’humain prime avant tout. « En Normandie, Aurélie va préparer le goûter de son fils de sept ans Benjamin. L’enfant ne viendra pas, il a disparu. Au même moment dans cette Savoie qui nous est chère, un berger s’apprête à partir pour sa saison d’alpage. Avec des problématiques différentes, les deux histoires vont se dérouler en parallèle pour un dénouement à Noël en Savoie ». Le col de la Madeleine et le petit village de Celliers m’ont inspiré. Les protagonistes se doutent qu’ils vivent la fin d’un mode de vie, c’est inéluctable. Le loup, la sécheresse, les promeneurs sont les révélateurs de l’agonie de ce monde pastoral…
« Le huitième soleil » édité lui aussi à compte d’éditeur en 2008 marque définitivement la rupture. Certains ont adoré alors que d’autres n’ont pas adhéré. Les lecteurs qui avaient aimés mes deux premiers ouvrages n’ont pas retrouvé la même structure, le propos flirtait avec la science-fiction et le surréalisme. Ils n’attendaient pas cela de moi. Pourtant à l’instar de ma chanteuse préférée « Olivia Ruiz », je ne veux pas me cantonner à répéter la même chose. J’aurai pu m’installer dans ce rôle d’auteur de terroir, ce n’est pas le parcours que j’ai choisis.
« Rodrigue a vingt-cinq ans, il a passé sa jeunesse dans des institutions pour autistes. Plutôt inadapté on décèle ses capacités musicales, il a l’oreille absolue. Pianiste reconnu, il va vivre une relation destructrice avec une animatrice TV. Ils iront incognito au carnaval de Venise et tout va basculer. Interné, il noircira des cahiers, échangeant avec l’expatrié, son double ou quelqu’un venu d’ailleurs ? Avec une seule obsession, le rejoindre au pays du 8eme soleil. ».
Mon roman le plus étrange, mais probablement celui dans lequel j’offre le plus de clés à mes lecteurs. Ici la vérité n’est pas forcément dans les mots, les non-dits et les silences interpellent.
Enfin est arrivé ce cinquième ouvrage qui vient de voir le jour, « Les orages maléfiques », est sorti fin mars 2009, publié aussi à compte d’éditeur.
C’est celui dans lequel j’ai exprimé au mieux ma sensibilité. Ici les sentiments sont omniprésents, ils habillent les héros de ce roman.
« « Il » a soixante ans et a tout perdu. Son désespoir et sa soif de vivre vont l’amener sur les lieux où il s’est rendu avec son épouse. Sous forme de carnet de voyage, je vais décrire les combats de ce cœur meurtri contre « Les orages maléfiques ». Dans ce voyage au pays des âmes, j’ai choisi de montrer les peurs, les errances et les doutes d’un citoyen du monde. Les protagonistes de cette histoire nous montrent leur chemin, ils tracent les voies de l’espérance nous envoyant en pleine face les fléaux de notre humanité. Chacun à sa manière apporte sa contribution à la reconstruction sur d’autres bases. S’il n’y avait que deux mots à retenir dans ce livre, ce serait : HUMANITE et SENTIMENTS ».
Quel regard portez-vous sur l’évolution de votre parcours d’écrivain ?
Un regard très lucide, le monde littéraire c’est un peu DALLAS et son univers impitoyable, j’y reviendrai plus loin. Concernant l’évolution personnelle, je suis un homme heureux. Je suis entré là par hasard, j’ai vu de la lumière et je suis resté. J’ai été édité, assez facilement je dois dire, cinq livres à ce jour. Je réalise un rêve de gosse, à plus de soixante balais ce n’est pas banal. Et je fais de merveilleuses rencontres, j’ai lié de nouvelles amitiés et découvert un milieu dont j’ignorais tout il y a cinq ans. J’ai beaucoup progressé et j’espère progresser encore longtemps, ce qui laisse à penser que ma marge d’amélioration est considérable…
Je suis conscient d’avoir été un privilégié, nombre d’auteurs galèrent pour trouver un éditeur sans y parvenir. Dans ce milieu, l’auteur est à la fois le maillon fort et faible. Fort car c’est lui le créateur, l’inventeur. Faible car dans cette chaîne du livre il est tributaire du bon vouloir de tous les autres acteurs. A commencer par l’éditeur qui peut-être quelqu’un de sublime ou d’insignifiant voire malhonnête (oh combien d’exemples). L’opacité dans laquelle travaille la plupart des maisons permet toutes les audaces. Il suffit pour ça de lire les écrits de l’excellent auteur Paul DESALMAND (Le Pilon) pour être édifié. Les diffuseurs distributeurs eux aussi profitent du système en instaurant un quasi racket auprès des petits éditeurs. Quand aux libraires, bien peu aujourd’hui méritent encore ce nom, l’obsession de l’argent a transformé ce métier en grande surface du livre, reléguant les auteurs débutants ou inconnus aux fonds de rayons proches des retours pour invendus. Enfin lorsque vous avez surmonté victorieusement tous les obstacles précédents, il reste l’Olympe à atteindre tout là haut. Ce sommet où se trouve le lecteur, aura-t-il envie de lire Richard KELLER, là est la question, lui seul pourra répondre. C’est pour lui que l’auteur aligne ses mots en cohorte, pour être lu encore et encore.
Est-ce que désormais, l’écriture tient une place quotidienne dans votre vie ?
Oui, c’est mon moteur. C’est devenu une belle histoire d’amour, mais c’est une maîtresse exigeante qui s’incruste au plus profond de votre vie. Elle prend de plus en plus de place parfois au détriment d’une activité sociale plus harmonieuse. Tiens je l’avoue c’est une drogue, une douce addiction.
À quels moments écrivez-vous ? L’écriture répond-t-elle à des rituels ou des dispositions particulières ?
J’écris surtout le matin, cela peut déborder sur l’après-midi, l’inspiration me guide. Des rituels ? Oui lorsque l’histoire tourne en rond je consulte les augures et je tourne autour de ma chaise en sens inverse. Je regarde marcher les fourmis, ça me permet de trouver la bonne direction…je plaisante bien entendu. Pour faire plus sérieux, je mets rarement de la musique lorsque je suis en phase d’écriture, parfois du jazz. Pour me détendre je fais une partie de dames sur Internet, ça m’aide à réfléchir, à trouver le bon mot.
D’autres projets en cours d’écriture ?
Plein de projets, il va me falloir encore sept vies pour espérer accomplir toutes mes envies littéraires. J’ai trois romans qui sont terminés : un polar noir tiré d’une nouvelle, un thriller rural, un roman plus intime, et je suis dans les derniers chapitres d’une histoire qui aborde deux sujets : une rencontre qui n’a jamais eu lieu entre un homme et une femme, et la différence d’âge dans un couple (25 ans dans ce roman). J’ai aussi envie de m’essayer avec une amie illustratrice à un livre pour enfants (pour mes petites filles).
Quel regard portez-vous sur le paysage éditorial en Pays de Savoie : salons du livre, dédicaces, événements littéraires, etc. ? Quelles carences et quels atouts ?
Je préfère observer et donner mon point de vue. Concernant les salons du livre, je pense connaître un peu le sujet puisque j’en pratique beaucoup. Ici le constat est facile, je ne citerai pas de nom, il appartient à chaque organisateur de faire sa propre analyse. Simplement, il y a des salons où les auteurs, le public et les professionnels se sentent bien. Ils en existent où l’auteur n’est pas le centre d’intérêt de l’organisation, ceux là sont plus préoccupés par leur égo que par la réussite de la manifestation. Puisque vous m’amenez sur ce terrain, je vous citerai le cas du salon du livre que j’ai organisé avec mon amie Nathalie TOURNIER. Nous avons focalisé nos efforts uniquement dans deux directions : la communication et la différence. Le succès a été au rendez-vous, cela nous donne envie de continuer.
Pour les dédicaces, ici le bas blesse. Peu de librairies jouent le jeu avec les auteurs savoyards et je ne ménage pas mon propos : c’est affligeant. C’est affligeant de se voir reconnu par ses pairs et que les libraires se sentent aussi peu impliqués avec les auteurs vivant à côté de chez eux. Aucun effort n’est fait en ce sens. Il est affligeant de constater que des éditeurs acceptent de prendre un risque avec vos écrits en les publiant à compte d’éditeur et que les libraires eux n’essayent pas de promotionner ou de donner suite. Peut-être parce-que les maisons d’éditions ne sont pas savoyardes !!!Mais mon petit doigt me dit qu’il en est de même pour des éditeurs locaux…
Les événements littéraires sont nombreux en Pays de Savoie, il nous reste à mettre en place le salon de l’Avant-pays savoyard, nous nous y employons.
Vous me demandez de parler des carences, j’ai déjà parlé des libraires, je ne vais pas insister davantage. Il faut revoir la politique de Savoie Biblio, à commencer par la communication. Un auteur savoyard doit pouvoir avoir un interlocuteur attentif dans cet organisme. Je m’en suis entretenu avec Hervé GAYMARD lors du salon du livre à Domessin. Savoie Biblio doit évoluer, avoir un lien fort avec les associations et sociétés d’auteurs, notamment la Société des Auteurs Savoyards à laquelle j’appartiens. Il me parait logique que ces deux entités puissent collaborer et travailler en harmonie, ce n’est pas le cas aujourd’hui. Et surtout ne pas faire cet amalgame simpliste de croire que seul le compte d’éditeur mérite l’aval des décideurs. Des auteurs célèbres ont choisi le compte d’auteur ou l’auto édition, ce n’est pas une tare. Seule la qualité des écrits doit primer lors d’une prise de décision à condition qu’un comité de lecture objectif et indépendant soit constitué. Je n’ai plus envie de m’entendre dire : je n’accepte que les livres bien écrits, à la question qu’avez-vous lu de moi la réponse a été RIEN : sans commentaire.
Les atouts sont nombreux, je peux parler de ce que je connais le mieux : La Savoie. Hervé GAYMARD Président du Conseil Général est un passionné de livres. Il est disposé à user de toute son influence pour amener certaines mentalités à avancer dans le bon sens. Savoie Biblio est un outil formidable pour la promotion des talents savoyards. La Société des Auteurs Savoyards créée par une poignée de pionniers il y a presque vingt ans doit en être l’un des vecteurs, la vitrine, le tremplin et la passerelle entre les auteurs et le monde du livre. Il existe quelques manifestations vivantes, les règles du jeu concernant leur subventionnement devront évoluer. Des initiatives voient le jour un peu partout, la création de ce blog y participe, il faut rassembler les bonnes volontés. Une dynamique est en marche.
Je terminerai sur un vœu, celui de considérer que toutes les formes de livres ont leur place en Pays de Savoie. La littérature est plurielle, le terroir doit pouvoir côtoyer la Science-fiction, la poésie et le policier doivent se donner la main, l’autobiographie et le roman sans oublier l’historique, le récit, le témoignage ou l’essai, et la BD, j’en oublie probablement, bref tout cela s’appelle la diversité… Au lecteur de faire son choix.
Merci à vous tous.

Découvrez le blog de Richard Keller : http://livresemois.canalblog.com/

Un chouette parcours Richard et une analyse du monde littéraire à laquelle j’adhère totalement. Au plaisir de te rencontrer un jour dans un salon savoyard !!
Bonjour Thierry,
Dans un autre style tu n’es pas mal non plus. Si nos univers sont différents, la Savoie et la littérature nous réunissent…
J’espère te rencontrer moi aussi et pouvoir approfondir nos visions..
Amitiés.